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Tuesday, January 13, 2026

La paix sur le papier vs. la paix en pratique : un bilan de 10 mois

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L’image issue du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) – la photo largement partagée de Xi (Chine), Poutine (Russie) et Modi (Inde) – est moins un simple cliché qu’un signe d’un système mondial en mutation, affirme le politologue Alexandre Iskandarian, directeur de l’Institut du Caucase.

Dans une interview approfondie au canal YouTube Euromedia24, il a déclaré que l’ordre mondial se stabilise dans une compétition polycentrique, où les puissances régionales – de la Turquie à l’Inde et au Brésil – influencent beaucoup plus les résultats qu’à l’ère post-Guerre froide.

Mise en garde sur le poids institutionnel de l’OCS
Iskandarian a mis en garde contre la surestimation du poids institutionnel de l’OCS. Contrairement à l’UE ou à l’UEE, l’OCS a peu de règles contraignantes ; c’est une table d’interaction entre poids lourds qui divergent souvent (Chine – Inde – Pakistan) mais qui négocient quand même. Pour les petits et moyens États, simplement “être dans la salle” compte – surtout pour développer des liens économiques avec la Chine et exploiter le “Corridor du Milieu” via la Caspienne.

Positionnement de l’Arménie : au-delà des “choix civilisationnels” binaires
L’ère du choix d’un seul protecteur et de “s’y tenir” est révolue, a-t-il dit. L’Arménie doit éviter les “choix civilisationnels” théâtraux (Russie vs. Occident) et travailler systématiquement avec tous les pôles – UE, États-Unis, Russie, Iran, Turquie, Inde, Chine – en exploitant les contradictions et en coopérant lorsque c’est possible. La Russie, l’Iran et la Turquie sont des faits géographiques permanents ; la politique doit en tenir compte.

Rôle des États-Unis et déclaration de Washington
Iskandarian a décrit la déclaration de Washington du 8 août comme une déclaration d’intention, pas un accord de paix ou de transport finalisé. Il observe un changement plus large dans le récit américain : passer de la promotion de la démocratie partout à la recherche de stabilité là où cela sert les intérêts américains, quel que soit le régime. La traduction concrète dans le Caucase du Sud reste à concevoir.

Débat sur le corridor : forme vs. souveraineté
Bakou veut une liaison est-ouest spécifique et efficace ; Erevan insiste pour garder le contrôle de ce qui transite sur son territoire. Selon Iskandarian, la solution sera probablement technique plutôt que théologique – par exemple, des procédures “scellées” ou des contrôles électroniques de bout en bout qui permettent à chaque partie de revendiquer son point central (pas de contact arménien vs. supervision arménienne). Il l’a comparé au transit de Kaliningrad via la Lituanie : cela fonctionne car les procédures ont été conçues pour apaiser les angoisses politiques.

Des inconnues subsistent : qui construit, qui paie, qui contrôle ? Si une concession privée était vraiment “juste une entreprise opérant selon la loi arménienne”, il n’y aurait pas besoin de signatures de dirigeants ; si les fonctions de contrôle frontalier sont externalisées, les lois devront changer. Ce processus ne fait que commencer.

Un alignement Turquie – Azerbaïdjan renforcé
Depuis 2020, la politique du Caucase Sud d’Ankara suit de près celle de Bakou, a-t-il dit. La Turquie peut être favorable à l’ouverture de la frontière arménienne en principe, mais en pratique attend le feu vert de Bakou. Les concessions symboliques (comme le retrait de l’image du mont Ararat) sont politiquement mal orientées : elles n’abordent pas ce qui motive réellement les positions turques ou azerbaïdjanaises.

Mission de l’UE, bases russes, sensibilités iraniennes : une carte encombrée
Aujourd’hui, l’Arménie accueille ou est observée par de multiples acteurs de sécurité rivaux : mission de surveillance de l’UE, troupes et gardes-frontières russes, et préoccupations croissantes de l’Iran face à toute présence sécuritaire occidentale à sa frontière. Ajouter un autre garant extérieur à ce patchwork n’est pas trivial et exige une chorégraphie soignée.

Perspectives de paix : papier vs. réalité
Iskandarian doute qu’un traité de paix complet voie le jour dans les 10 prochains mois. Même si la pression aboutit à une signature, ce sera probablement un mémorandum, pas un accord exhaustif. Pour l’Arménie, les “formes politiques de sécurité” (documents, délimitations, procédures) sont nécessaires pendant la reconstruction de la capacité militaire – en années, pas en mois. Pour l’Azerbaïdjan, fort de ses gains militaires, il n’y a guère d’incitation à se presser.

Politique intérieure : “paix vs. guerre” sera le cadre de campagne
En Arménie, le parti au pouvoir mènera probablement campagne avec un récit de priorité à la paix (“nous apportons la stabilité ; les opposants risquent la guerre”). Ce récit peut s’appuyer sur des jalons symboliques – poignées de main, visites de sites, projets de textes – même si les dossiers de fond restent non résolus.

La grande leçon
Le Caucase Sud n’entrera pas docilement dans l’orbite d’une seule puissance, a conclu Iskandarian. Les résultats dépendront de la manière dont la Russie sortira de la guerre en Ukraine, de la trajectoire de l’Iran, des choix de la Turquie et de l’évolution États-Unis–UE. Pour l’Arménie, la survie et le progrès dépendent d’une “politique adulte” : un travail d’État granulaire, patient, juridiquement et techniquement compétent – moins de slogans, plus d’ingénierie.

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