Lorsque le président du Parlement arménien, Alen Simonyan, a publié un message émouvant adressé à la jeunesse du pays, louant le nouvel accord de paix signé avec l’Azerbaïdjan, cela ressemblait à un appel plein d’espoir à un nouveau chapitre.
« Votre génération sera les plus grands bâtisseurs et gardiens d’une paix durable, » a-t-il écrit sur Facebook, promettant un avenir libre de « contraintes, d’incertitudes et de peur. »
Mais à 550 km de là, à Bakou, ces mêmes mots sont interprétés très différemment : pas comme un simple appel à la paix, mais comme une reconnaissance implicite qu’Azerbaïdjan a fermement imposé les termes de l’accord.
Vision arménienne : Une Promesse pour l’Avenir
Pour les dirigeants d’Erevan, l’accord de Washington du 8 août, scellé en présence du président américain Donald Trump, est présenté sur le plan national comme une opportunité de renouveau pour l’Arménie.
Simonyan évoque le renforcement de l’économie, l’investissement dans l’éducation et le renforcement de la sécurité nationale. Le Premier ministre Nikol Pachinian met également en avant la « nature équilibrée » de l’accord, qu’il considère comme un compromis mutuel susceptible de stabiliser enfin le Caucase du Sud.
Dans les médias arméniens, le récit penche vers les dividendes de paix : projets d’infrastructure, investissements étrangers accrus, et une génération de jeunes grandissant sans l’ombre de la guerre.
Vision azérie : Une Victoire Stratégique
De l’autre côté de la frontière, le ton est beaucoup moins sentimental et beaucoup plus triomphant.
Les analystes azerbaïdjanais soulignent que l’accord entérine des principes défendus depuis des années par le président Ilham Aliyev : reconnaissance de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, ouverture des liaisons de transport, et prohibition de toute ingérence étrangère.
Le politologue Ilgar Vəlizadə qualifie l’accord de « moment historique où le cadre politique de l’Arménie est défini par les lignes rouges de l’Azerbaïdjan ».
Le symbole n’échappe pas à Bakou : même Pachinian — qui affirma « Le Haut-Karabakh, c’est l’Arménie » — a désormais signé un document qui renonce effectivement à cette revendication.
Un Changement de la Dynamique Régionale
Pour l’Azerbaïdjan, cet accord de paix est également une prise de position géopolitique. L’accord négocié par les États-Unis marginalise la Russie d’un rôle central de médiation qu’elle revendiquait depuis longtemps dans le Caucase du Sud. Les analystes à Bakou voient la confirmation que la nouvelle architecture de sécurité régionale sera façonnée par une combinaison d’intervention américaine, turque et chinoise, non par les diktats de Moscou.
Dans le même temps, à Erevan, les dirigeants adoptent une posture prudente. Bien que l’accord ait été signé sous l’égide américaine, ils évitent une rhétorique ouvertement anti-russe, conscients des liens économiques et sécuritaires toujours existants.
Réactions Publiques : Une Division Générationnelle
En Arménie, les voix plus jeunes semblent plus réceptives à l’accord, se concentrant sur les perspectives de voyage, commerce et intégration aux marchés mondiaux. Les générations plus âgées et la diaspora restent sceptiques, considérant les concessions trop importantes.
En Azerbaïdjan, l’unanimité est plus marquée. La paix est largement décrite comme la validation des stratégies militaires et diplomatiques menées depuis la guerre de 2020, et comme la preuve que la persévérance alliée à un levier économique peut offrir des résultats sans céder de territoire.
Perspectives
Les deux gouvernements font face au même défi pratique : transformer un document signé en réalité tangible. La crédibilité de l’accord dépendra de la rapidité avec laquelle les corridors de transport s’ouvrent, le processus de démarcation frontalière avance et le discours politique évolue d’un narratif de victoire vers une coopération sincère.
Que l’accord de Washington constitue le fondement d’une paix durable ou ne soit qu’un nouveau chapitre d’un cycle de trêves fragiles dépendra davantage que des discours : cela reposera sur la volonté politique, la confiance mutuelle et la capacité d’Erevan et Bakou à reconnaître que le Caucase du Sud entre dans une nouvelle ère stratégique.
